Lamia Moubayed : « Chacun va devoir faire des sacrifices, y compris le secteur public »


La directrice de l’Institut des finances Basil Fuleihan, une institution autonome sous la tutelle du ministère des Finances chargée du développement des capacités du secteur public dans les domaines de la gestion des finances et de la gouvernance, souligne les enjeux et les risques d’une réforme de la fonction publique.


Combien de Libanais travaillent actuellement dans la fonction publique ?

Les dernières estimations communiquées par le ministère des Finances datent de 2011 et font état de 170 771 agents – cadrés, contractuels et journaliers – en excluant le personnel des municipalités. Cette évaluation s’appuie sur les déclarations fiscales des employés, qui sont néanmoins parcellaires en l’absence de base de données homogénéisée. Plus récemment, en 2018, le cabinet de recherche privé Information International a estimé leur nombre à 350 000. Je ne connais cependant pas la méthodologie de ce calcul.
Le manque de transparence sur l’emploi public est l’un des principaux problèmes du secteur, puisqu’il rend impossible toute gestion prévisionnelle de la masse salariale, des recrutements, de la formation et des retraites.

Que représente l’emploi public dans le budget de l’État ?

Les dépenses de personnel se sont élevées à 8 133 milliards de livres libanaises entre janvier et octobre 2019, d’après les données officielles du ministère des Finances. Leur part dans le budget de l’État a fortement augmenté ces dernières années. Entre 2010 et l’entrée en vigueur de la nouvelle grille des salaires en 2018, les dépenses liées aux salaires et traitements des agents ont augmenté de 80 %, celles liées aux retraites de 117 % et les transferts aux institutions publiques – généralement destinés à régler les salaires – de 50 %. Enfin, les indemnités de fin de service ont plus que doublé entre 2017 et 2018, avant le gel des départs anticipés à la retraite pour trois ans dans le budget 2019.
Aujourd’hui, les dépenses de personnel représentent 40 % des dépenses de l’État, soit la plus lourde charge, contre en moyenne 14 % dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Sur ces dépenses, plus de 61 % sont consacrées aux salaires et traitements des agents, 27 % à leurs retraites, 7 % aux indemnités de fin de service et 4 % aux transferts aux institutions publiques.

Le secteur public crée-t-il trop d’emplois ?

Plus que la taille des effectifs, ce sont surtout la productivité, la qualité du service rendu au citoyen et la gestion de l’argent public qui posent problème. La qualité des politiques publiques et la provision de services publics enregistrent une grave détérioration depuis 2006. L’efficacité varie cependant beaucoup d’un service à l’autre avec, comme variables principales, la qualité du recrutement et du leadership.
En cause notamment, l’interférence politique, qui passe malheureusement le plus souvent avant les qualifications et l’expérience dans les décisions d’embauche ou de nomination, surtout aux postes-clés de décision. Le Liban se positionnait ainsi en 2013 comme le pays arabe où l’interférence politique en vue d’un recrutement dans la fonction publique est la plus importante.
La gouvernance confessionnelle, c’est-à-dire l’accaparement des ressources par une élite sous le voile du confessionnalisme, est une autre contrainte endémique. La Banque mondiale estime son coût annuel à 9 % du PIB.

On parle d’ailleurs de 5 000 recrutements illégaux durant la campagne électorale de 2018. Confirmez-vous ce chiffre ?

Effectivement, un grand nombre de recrutements ont eu lieu à cette période, malgré le gel des recrutements dans la fonction publique imposé depuis août 2017. Difficile cependant d’évaluer l’ampleur du phénomène. Une enquête de l’Inspection centrale, sollicitée par la commission parlementaire du Budget et des Finances, fait état d’environ 5 000 embauches. Mais certains interlocuteurs à l’intérieur de l’État évoquent 32 000 recrutements.

Dans le contexte de crise actuel, comment rationnaliser l’emploi et les dépenses de personnel ?

Nous avons une opportunité de réduire la voilure de l’emploi public tout en augmentant son efficacité et en créant plus d’équité dans le système de rémunération. Néanmoins, aucune mesure n’est véritablement crédible tant qu’un diagnostic n’a pas été posé grâce à un travail de fond. La première étape serait de cartographier l’existant, à l’aide d’une base de données fiable et de méthodologies testées dans des contextes de crises similaires.
La masse salariale pourrait par exemple être réduite par un remplacement partiel des départs à la retraite. Une réduction des effectifs selon le statut des employés – cadré, contractuel ou journalier – n’aurait pas de sens. Un moratorium sur les recrutements n’est pas non plus la solution, car il y aura toujours des besoins.
Le sujet des retraites et indemnités de la fonction publique doit aussi être abordé. Un grand nombre de conditions font aujourd’hui gonfler leur montant, comme par exemple la possibilité pour un fonctionnaire de faire hériter son épouse ou sa fille non mariée de sa pension. Ce type d’avantage doit être réexaminé pour en évaluer la portée. Une politique claire, communiquée dans le respect de la fonction, est nécessaire.
Enfin, une politique de gestion par les compétences permettrait un regain de productivité. On parle de politiques de recrutement basées sur le mérite, de gestion moderne des carrières et de formation continue. La mobilité pourrait présenter des avantages.

Comment améliorer la qualité des embauches ?

Il faut rendre la gestion des recrutements plus agile et moderne. Un processus décentralisé, encadré par des normes et des régulations centralisées, pourrait être plus adéquat que le système de recrutement centralisé actuel.
Les référentiels de compétences et non les diplômes en constitueraient les bases, autrement dit la liste des savoir, savoir-faire et savoir-être nécessaires pour exercer un métier ou occuper un poste. Ces référentiels permettraient aux recruteurs de disposer de repères objectifs pour définir les critères utilisés dans les concours de recrutement. Il faut enfin réduire le rôle de l’intervention humaine dans le processus de sélection, qui affecte l’impartialité du concours d’entrée.
Le ministère des Finances recrute par exemple plus de comptables, alors qu’il aurait besoin d’économistes, les anciennes fiches de postes exigeant des diplômes de comptabilité. Ce personnel doit en conséquence recevoir une formation supplémentaire, aux frais du contribuable.

Quels sont les risques sociaux liés à la réforme du service public ?

La période qui suit va être très difficile pour tous les citoyens. Chacun va devoir faire des sacrifices, y compris le secteur public. Sa réforme est cependant extrêmement délicate. Les employés de l’État ont lutté pendant des années pour la réévaluation de leur rémunération et font désormais preuve de résistance au changement. L’armée et les forces de sécurité représentent par ailleurs une part majoritaire de ces effectifs. Si elle n’est pas menée habilement et en connaissance des enjeux, cette réforme peut ainsi aggraver la crise sociale et infliger aux institutions un coup dur. D’importants choix politiques devront être faits.

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